
Article rédigé par Yanna Delière
Série « Jura 1936–2026 » — épisode 1 : la géologie d'un terroir de légende, racontée sur le terrain par le géologue Michel Campy.
Devant une fosse creusée en plein coteau, le géologue Michel Campy déshabille le terroir de Château-Chalon.
Regardez, puis lisez : tout part de là.
Il y a un trou dans la vigne. Une fosse d’un mètre à peine, creusée exprès dans le coteau de Château-Chalon, et autour de laquelle Michel Campy — professeur émérite de géologie à l’Université de Bourgogne, auteur des ouvrages de référence sur les terroirs viticoles du Jura — a réuni son auditoire. En cette année où l’appellation fête les 90 ans de son décret fondateur de 1936, la leçon commence par une provocation. Cette belle terre brune du dessus, celle que l’on foule entre les rangs ? « Ça, c’est pas du vieux. Et c’est pas du terroir jurassien. »
Ce que cache le premier mètre
La couche superficielle n’est en effet qu’une arrivée récente : des limons fins descendus de la pente et accumulés depuis environ deux mille ans, qui ont « nourri le versant ». Ils proviennent de la lente dissolution des calcaires de la corniche qui domine le village — cette barre rocheuse couverte de forêt, précisément parce qu’on n’a jamais pu y planter de vigne. La vigne, elle, occupe la pente la plus douce, là où affleurent des roches plus tendres : les marnes.
Car c’est au fond de la fosse que tout se joue. À 80 ou 90 centimètres ici, 60 ou 70 plus haut sur le coteau, apparaît une roche grise, compacte, faite de minéraux argileux piquetés d’un peu de calcaire. La marne. Grise, parfois gris foncé, parfois franchement bleutée — et Campy glisse, malicieux : « Les vignerons aiment bien dire que c’est des marnes bleues, parce que bleu, ça fait un peu noble. Ça va bien avec la noblesse du vin qu’on tire de cette région. »
Puis il propose une expérience de pensée : « Imaginez que, par miracle, on puisse déshabiller tout ce versant, enlever tout ce qu’il y a au-dessus. Eh bien on aurait partout de la marne grise. » Partout où se pose le regard sur le coteau, elle est là, sous quelques dizaines de centimètres de couverture. C’est elle, conclut le géologue, qui donne son originalité et sa qualité à la grappe de savagnin, puis au vin qui en naît : le vin jaune.
Un terroir unique ? La réponse dérangeante de Campy
C’est ici que la démonstration prend un tour inattendu. « Château-Chalon n’est pas un terroir unique, je le dis sans arrêt. Les gens de Château-Chalon voudraient bien avoir un terroir unique. » La structure que révèle la fosse — couverture superficielle sur socle de marnes grises — se retrouve, disposée différemment, dans à peu près tout le vignoble jurassien.
Alors d’où vient la magie ? De l’homme, répond Campy : d’un terroir travaillé depuis des siècles par des vignerons exigeants, génération après génération. « Le vin jaune de Château-Chalon a en quelque sorte gagné ses galons grâce à l’homme. » À l’heure où l’appellation célèbre 90 ans de son AOC — l’une des toutes premières de France —, la formule résonne : le décret de 1936 n’a pas consacré un accident géologique, mais une alliance patiente entre une roche et ceux qui ont su la comprendre.
Les nuances existent, bien sûr. À Gaillardon, la marne affleure parfois à 20 centimètres à peine : moins de réserve d’eau, et des vignes qui souffrent davantage dès que la sécheresse s’installe — un paramètre qui pèse de plus en plus dans le Jura du changement climatique. Ailleurs, la marne se débite en feuillets d’un millimètre, ces « schistes carton » dont chaque couche « ressemble un peu à une couche de carton ».
Une mer asphyxiée, il y a des millions d'années
D’où viennent ces marnes ? D’une mer. Une mer calme, sans grandes vagues ni courants, et « un peu asphyxiée » : incapable de minéraliser toute la matière organique de son plancton et de ses animaux. Ces restes organiques, mêlés à 80 ou 90 % d’argiles, ont donné aux marnes leur teinte grise à bleutée. Campy ose la comparaison, tout en la relativisant : la mer Noire d’aujourd’hui, claire en surface, accumule en profondeur des dépôts sombres « qui vont devenir de la marne comme celle-là dans plusieurs millions d’années ». Quand la mer respire et minéralise tout, elle fabrique au contraire des calcaires, quasiment vierges de matière organique.
Le sommelier retiendra l’image : le verre de Château-Chalon plonge ses racines au fond d’une mer disparue.
Un paysage d'érosion
Reste le décor, ce panorama depuis le belvédère qui semble immuable. « C’est un paysage d’érosion », tranche Campy — et le mot surprend, tant rien ne semble bouger. Il suffit pourtant d’une averse pour voir tous les ruisseaux charrier des limons bruns. Le plateau et le versant s’abaissent d’un à deux millimètres par an ; des pans de falaise s’effondrent parfois, comme cet éboulement spectaculaire survenu il y a cinq ans au fond de la reculée.
Depuis que la mer a quitté la région, au Crétacé, il y a une centaine de millions d’années, ces phénomènes minuscules ont sculpté les reculées de Château-Chalon et de Baume-les-Messieurs. « Quand je vous dis 15 millions d’années, vous ne savez pas ce que c’est. Moi non plus », sourit le géologue. « Notre cerveau n’est pas fait pour ça. » Le paysage que nous admirons est la somme de ces gestes infimes répétés à une échelle qui nous échappe.
Le « Big Bang jurassien »
Dernière révélation, la plus vertigineuse : le sol que foulent les vignerons de Château-Chalon n’est pas né ici. Sous les marnes grises s’étendent des marnes gorgées de sel — celles-là mêmes qui ont fait la fortune de Salins-les-Bains et de Lons-le-Saunier. Or des marnes salifères, « c’est du véritable savon ». Quand la poussée alpine s’est exercée, tout le massif a glissé sur ces couches savonneuses : « La pression des Alpes a fait glisser le Jura de 10 kilomètres vers l’ouest », vers la Bourgogne. Les forages le prouvent : on y trouve des couches jeunes *sous* les couches du Jurassique, l’inverse de l’ordre normal. Un chevauchement, disent les géologues. Un « Big Bang jurassien », glisse le vigneron Stéphane Tissot.
Et le goût dans tout ça ? Au détour de la visite, Stéphane Tissot évoque ses dégustations menées terroir par terroir : parmi toutes les parcelles qu’il travaille, « le côté citronné de Château-Chalon est toujours le premier à se manifester ». Le fil qui relie la marne grise au verre — celui que nous tirerons dans le prochain épisode de cette série, consacré au savagnin et à l’élevage sous voile.
Propos recueillis lors d’une présentation de Michel Campy à Château-Chalon.
Citations légèrement adaptées de l’oral pour la lisibilité.

