11/10 Adèle Le Bail : La sommellerie vue par la génération Z

Article rédigé par Yanna Delière

Pour clore cette série consacrée aux grandes voix de la sommellerie, il était essentiel de donner la parole à celle et ceux qui incarne l’avenir du métier. Adèle Le Bail a 22 ans, elle est originaire de Chartres et prépare sa Certification de Spécialisation en sommellerie au Campus de Groisy, en alternance au restaurant Le Bourgeon à Alby-sur-Chéran. En 2026, elle a décroché sa qualification pour la finale du Meilleur Apprenti de France Sommellerie. Sa voix est celle d’une génération qui arrive dans le vin avec curiosité, humilité et une envie sincère de bousculer les idées reçues.

Quand la passion devient un projet

Après un baccalauréat général et un BTS Management en Hôtellerie-Restauration en Lozère, Adèle choisit délibérément de se spécialiser dans la sommellerie — pas par hasard, mais par conviction. Un choix assumé, dans un milieu qui peut encore impressionner par son exigence et son image parfois élitiste. Sa qualification pour la finale du MAF Sommellerie 2026 confirme que la rigueur et l’ambition peuvent coexister avec la jeunesse.

Pourquoi cette rencontre ?
Les coulisses de mon choix

J’ai eu la chance de croiser Adèle lors des MAF Sommellerie, en tant que jury. Ce qui m’a frappée d’emblée, c’est la combinaison rare de sérieux et de légèreté qu’elle dégage — déterminée, à l’écoute, avec un caractère pétillant et vivant . Elle est encore sur les bancs de l’école — et pourtant, elle sait déjà exactement qui elle veut être. Clore cette série avec elle n’était pas un hasard : Adèle incarne exactement ce que cette série cherchait à montrer : que le futur du métier est entre de très bonnes mains.

LA VOCATION : LE DÉCLIC

Quel a été le premier vin ou la première rencontre qui vous a fait dire : « C’est ça que je veux faire de ma vie » ?

La sommellerie s’est imposée à moi comme un challenge intellectuel et passionnant, offrant un univers de connaissances infini. Captivée par l’art de la dégustation à l’aveugle, j’ai longtemps hésité à me lancer, impressionnée par la grandeur de ce métier.

Le véritable déclic a eu lieu il y a deux ans, lors d’un repas au restaurant étoilé La Mécanique des Frères Bonano, près de Béziers. L’accord mets et vins proposé par le chef sommelier Benjamin Bonano m’a transportée. Il m’a fait découvrir un mélange de passion, de savoir-faire et d’une sincère simplicité. Ce jour-là, j’ai compris que c’est ce métier que je voulais faire — et quelle sommelière je voulais être : une sommelière humble et passionnée, entièrement dévouée à la transmission du produit plutôt qu’à sa propre valorisation.

La restauration est un milieu exigeant. Qu’est-ce qui vous donne la force et l’énergie de vous investir pleinement, malgré les horaires ou le rythme ?

J’ai un tempérament qui s’épanouit dans les environnements dynamiques et bien cadrés. Mais ce qui me donne réellement l’énergie de dépasser la fatigue des horaires et du rythme, c’est la notion de partage. J’adore l’idée de faire voyager le client. Pour moi, le défi quotidien est de transmettre la passion du produit tout en rendant accessible le monde du vin. Je veux casser ce cliché qui veut que le vin soit réservé aux experts. Chaque bouteille et chaque client sont uniques, et je reste convaincue qu’un échange sincère et authentique suffit pour donner à chacun l’envie de découvrir de nouvelles choses.

LE CHOC DES GÉNÉRATIONS

Quand vous dites à vos amis que vous étudiez la sommellerie, comment réagissent-ils ? Le vin est-il une boisson « poussiéreuse » pour votre génération ?

Lorsque j’ai annoncé à mes amis extérieurs au monde de la restauration que j’étudiais le vin, leur première réaction a été la surprise, vite remplacée par la curiosité. Pour beaucoup, le vin reste une boisson de « vieux ». Curieux, ils me criblaient de questions : « Est-ce que tu sens vraiment tous ces arômes, ou c’est juste du cinéma de sommelier ? » Puis vient le moment où ils m’imitent, faisant osciller le vin dans le verre d’un air hautain.

Après ces instants de rigolade, vient le moment qu’ils préfèrent tous : celui de me mettre au défi, lors d’un repas partagé, de deviner le vin que j’ai dans mon verre. Vu leur faible niveau de connaissances en la matière, identifier un cépage de Bourgogne n’était pas bien difficile… Mais qu’importe : cela les faisait rêver et leur permettait d’apprécier, à leur manière, mon métier.

Comment votre génération consomme-t-elle le vin ? On cherche l’étiquette, le cépage, ou juste un moment de partage sans prise de tête ?

Tout dépend en réalité de ceux avec qui je partage ce vin. Entre collègues sommeliers, nous recherchons avant tout la découverte — qu’il s’agisse d’une région ou d’un cépage que nous dégustons rarement, dans le but d’élargir nos connaissances. En revanche, avec mes amis d’un autre milieu, le choix se porte plutôt sur une bouteille adaptée à l’instant, axée sur le partage et sans prise de tête, simplement pour apprécier le moment autour d’une jolie cuvée.

LA VISION DE L’AVENIR

Comment imaginez-vous votre rôle dans 5 ou 10 ans ? Et qu’est-ce qu’un « bon sommelier » selon vous en 2026 ?

Selon moi, un « bon » sommelier se définit comme un passionné de l’univers des boissons, capable de s’adapter précisément aux attentes de sa clientèle. Aujourd’hui, la consommation d’alcool baisse, et un sommelier doit faire preuve d’une grande ouverture d’esprit pour que chaque client puisse passer un bon moment, qu’il soit connaisseur ou non. Cela implique de s’intéresser aux nouvelles tendances, notamment le sans-alcool.

Que ce soit à travers le vin ou d’autres boissons, je me vois comme une sommelière chaleureuse qui instaurera un dialogue simple et sans complexe. Souvent, les clients n’osent pas poser de questions par peur de paraître stupides. Il me sera donc essentiel de leur rappeler, par une attitude bienveillante, que nous sommes là pour les conseiller et qu’il est parfaitement normal pour eux de ne pas maîtriser la science du vin.

MOT DE LA FIN

Si vous deviez résumer en une seule phrase ce que le vin et la sommellerie représentent pour vous ?

Entre travail rigoureux et échappatoire réconfortante, la sommellerie est ma passion. Le vin éveille mes souvenirs d’enfance par ses arômes et m’offre la satisfaction d’apprendre chaque jour un peu plus.

En résumé : Les clés de notre entretien

À travers le regard d’Adèle Le Bail, la sommellerie de demain se dessine avec une fraîcheur désarmante. Elle nous rappelle une vérité que les professionnels aguerris oublient parfois : pour sa génération, le vin est encore perçu comme une boisson de « vieux ». Mais derrière ce préjugé se cache une curiosité immense, prête à s’éveiller dès lors qu’on sait lui parler avec sincérité et sans condescendance.

Ce qui frappe dans son témoignage, c’est aussi sa vision élargie du métier. Adèle ne parle pas de sommellerie au sens strict — elle parle de boissons, au pluriel. Une ouverture d’esprit naturelle, portée par sa génération, qui fait du sommelier de demain un expert bien au-delà du verre de vin.

Mais c’est peut-être sur l’accessibilité qu’elle est la plus convaincante. Son ambition n’est pas de briller — c’est de mettre le client à l’aise, de lui donner confiance, de lui rappeler qu’il a le droit de ne pas savoir. Dans un monde où le vin peut encore intimider, Adèle Le Bail incarne cette figure du « sommelier-passeur » dont la plus grande réussite sera non pas d’épater, mais de transmettre.