Monferrato : l’autre Piémont

On connaît le Piémont par ses stars, Barolo et Barbaresco, deux noms qui suffisent à séduire n'importe quel amateur de vin dans le monde. Mais à quelques kilomètres de là, une autre région s'étend, plus collinaire, plus intime, et tout aussi passionnante : le Monferrato. J'y suis allée à la rencontre de cépages qu'on ne trouve nulle part ailleurs — et j'en suis revenue avec des découvertes surprenantes et des coups de cœur que je vous partage dans cet article.

Le Monferrato, c'est d'abord une géographie

Une région historique du Piémont, à cheval sur les provinces d’Asti et d’Alessandria, faite de collines douces qui s’étirent depuis la rive droite du Pô jusqu’aux contreforts de l’Apennin ligure. Une terre façonnée par des siècles de viticulture, mais qui reste, jusque-là, largement dans l’ombre de ses voisines plus célèbres. Elle partage pourtant avec elles un titre : en 2014, l’UNESCO a classé le « Paysage viticole du Piémont : Langhe-Roero et Monferrato », plaçant le Monferrato sur le même plan que le pays du Barolo et du Barbaresco.

Dans les faits, on distingue traditionnellement trois Monferrato. Le Basso Monferrato, ou Casalese, au nord, dans la province d’Alessandria : des collines parmi les plus douces de la région, qui ne dépassent guère 400 mètres, organisées autour de Casale Monferrato, l’une des anciennes capitales historiques du territoire. Le Monferrato Astigiano, à l’ouest, qui occupe l’essentiel de la province d’Asti : c’est le cœur viticole le plus dense, celui qui abrite Nizza Monferrato [DOCG Nizza] et Castagnole Monferrato [Ruché di Castagnole Monferrato], entre autres villages. Et l’Alto Monferrato, enfin, au sud de la province d’Alessandria, là où le relief se fait plus marqué à mesure qu’on approche de la Ligurie voisine, dont il partage jusqu’au dialecte. Une précision utile : cette division en trois n’a rien d’un héritage ancien — jusqu’au XVIIIe siècle, quand le Monferrato existait encore comme État à part entière, les documents de l’époque ne connaissaient qu’un seul et unique « Monferrato », sans subdivision.

Un terroir sculpté par la mer

Pour comprendre le Monferrato, il faut d’abord regarder sous ses pieds. Ses sols racontent une histoire qu’on n’imaginerait pas en voyant ces collines aujourd’hui : celle d’une mer. Tout ce territoire était autrefois recouvert par les eaux, et c’est en se retirant de l’actuelle plaine du Pô, il y a plus de deux millions d’années, qu’elle a laissé les collines et leurs sols, parsemés de fossiles marins. Le Consorzio en distingue deux grandes familles. Les terres blanches, les plus anciennes, pauvres en matière organique et souvent sèches l’été, s’étendent autour de Canelli, au sud d’Asti, dans la province d’Alessandria et dans le Casalese : elles donnent des vins amples, très colorés, faits pour vieillir. Les sables d’Asti, au centre du Monferrato Astigiano, de part et d’autre du Tanaro, occupent des pentes bien plus raides et donnent des vins moins acides, qui mûrissent plus tôt et se boivent plus vite. Ce passé maritime a même laissé des traces sous terre : dans certains villages, les habitants ont creusé la marne pour y bâtir des caves souterraines appelées infernot, qui font partie du paysage classé à l’UNESCO.

Sur ce terroir, le climat fait le reste : continental, avec des hivers froids, des étés chauds et secs, et de fortes amplitudes entre le jour et la nuit — exactement ce qu’il faut pour mûrir lentement les raisins tout en préservant leurs arômes.

Une terre de vigne depuis vingt-six siècles

L’histoire viticole du Monferrato est vieille de presque autant de siècles que celle de la vigne italienne elle-même. Les premiers ceps y sont plantés dès le VIe siècle avant notre ère par les peuples celto-ligures, avant que les Romains ne diffusent la culture de la vigne le long de leurs routes.

Mais c’est au Moyen Âge que le Monferrato prend vraiment son identité viticole. Les archives du chapitre de Casale en gardent une trace précieuse : un bail de 1249 par lequel un fermier des terres de l’Église s’engage à planter et soigner de « bonnes vignes barbesines ». Le Consorzio y voit la première mention possible de la Barbera, d’autres sources y reconnaissent plutôt l’ancêtre du Grignolino. Dans les deux cas, ces vignes étaient déjà précieuses, destinées aux tables des évêques. Ce rôle de l’Église dans la naissance du vignoble n’a rien à envier à celui des moines de Cluny pour la Bourgogne. Au XIIIe siècle, l’agronome Pier de’ Crescenzi, auteur du premier grand traité d’agriculture, loue déjà les méthodes de culture des paysans du Monferrato.

Les siècles suivants ne seront pas un long fleuve tranquille. Le phylloxéra, à la fin du XIXe siècle, ravage le vignoble comme partout ailleurs en Europe. La reconstruction, après la Première Guerre mondiale, se fait autour de cépages capables de résister — Barbera, Dolcetto, Freisa — au prix, parfois, d’une quête de volume qui fait baisser la qualité. Il faudra attendre les années 1980 pour qu’une nouvelle génération de vignerons revienne à la terre, avec l’ambition, cette fois, de retrouver l’élégance plutôt que la quantité. C’est cette génération, et celles qui l’ont suivie, qui ont fait du Monferrato ce qu’il est aujourd’hui.

Les cépages qui font l'identité du Monferrato

C’est sur cette terre marneuse et cette longue histoire que s’épanouissent les cépages qui m’ont le plus marquée pendant mon séjour.

La Barbera — la reine incontestée.

La Barbera, d’abord, la reine incontestée, et le cépage rouge le plus cultivé du Piémont. Les archives la citent à Chieri en 1512, et une lettre de 1609, retrouvée par Arturo Bersano, montre que la Barbera des environs de Nizza avait déjà conquis la cour ducale de Mantoue. Son cœur historique est le « triangle d’or » entre le Tanaro et le Belbo (Montegrosso, Costigliole, Agliano, Castelnuovo Calcea…), où elle a longtemps été cultivée presque seule. Reconnue en DOC en 1970 puis en DOCG en 2008, la Barbera d’Asti couvre aujourd’hui plus de 4 200 hectares. Elle a deux visages : facile et généreuse dans sa version la plus simple, vin de tous les jours, qui demande seulement quatre mois d’élevage à partir du 1er novembre suivant la vendange ; mais capable, dans la version Superiore, de devenir un vin de garde ample et structuré, avec au moins quatorze mois d’élevage dont six en bois et six en bouteille.

C’est précisément ce second visage qu’incarne la Nizza, l’expression la plus exigeante de la Barbera. Longtemps simple sous-zone de la Barbera d’Asti, réservée aux meilleurs terroirs autour de Nizza Monferrato, elle a fini par s’émanciper : reconnue comme DOCG à part entière, elle s’est récemment dotée de son propre consortium. La Barbera d’Asti Superiore garde, elle, deux autres sous-zones historiques, Tinella et Colli Astiani. La Nizza, c’est la Barbera à son sommet, dense, structurée, taillée pour la garde.

Barbera d’Asti DOCG 2024 «Cit Lia Vi’» – Carussin

Domaine fondé en 1927 par la famille Ferro (aujourd’hui Bruna Ferro), en biodynamie depuis 1984 et certifié bio. La vigne de Lia Vì a été plantée en 1981. Elle est en enherbement total, et vendangée à la main en caisses . Ici la Barbera a fait un élevage en cuve béton. 

Nizza DOCG, « Cremosina » 2023 et « Generala » 2021 – Bersano

Deux Nizza DOCG de Bersano. La Cremosina est son cru historique, reconnu en 2014 par la zonation du Nizza : environ 11 hectares sur la rive gauche du Belbo, sols calcaires, argileux et sableux, pentes de 15 à 25 %, exposition sud/sud-ouest. La Cremosina 2023 est la version jeune, élevé 12 mois en foudres slovènes. La Generala Riserva 2021 est le sommet de la gamme, avec un élevage long 80% en barrique.

Barbera d’Asti Superiore DOCG 2022 «Sant’Emiliano» – Marchesi Incisa della Roccheta (édition Royal Opera House)


 un Barbera d’Asti Superiore 2017 ( édition limitée pour soutenir la collecte de fonds du théâtre : l’initiative #ABottleForTheArts, lancée en 2021). 100 % Barbera du cru Sant’Emiliano à Rocchetta Tanaro : une colline de plein sud autour d’une chapelle, vieilles vignes, faibles rendements, vendange manuelle. Fermentation en inox, puis jusqu’à 18 mois en barriques françaises (30 % neuves).

Barbera d’Asti Superiore DOCG 2023 «Sichei» – Franco Roero 

Domaine familial depuis 1894, à la quatrième génération (Franco, son épouse Lucia, leur fils Gianluca). Environ 16 hectares sur les collines de Santo Stefano, en sols argileux et très calcaires. Barbera d’Asti Superiore élevée 18 mois en tonneaux.

Barbera d’Asti Superiore DOCG 2023 «Genio» – Gianni Doglia

Cuvée dédiée au grand-père fondateur, Eugenio Rivella, surnommé « Genio ». Elle vient d’une sélection de vieilles vignes (60 ans en moyenne), sur sols calcaro-argileux, conduites en Guyot et vendangées à la main. Après égrappage, foulage et fermentation, le vin passe 18 à 20 mois en petits fûts de chêne français. Le millésime 2023 est chaud et concentré.

Le Grignolino — la vraie surprise de ce voyage.

Pâle, léger, presque timide en apparence, il cache en réalité une matière tannique bien plus présente qu’on ne l’imagine, et une capacité à vieillir qui m’a stupéfaite. Son nom même raconte cette contradiction : il viendrait du dialecte astesan grignòle, qui désigne les pépins — et le Grignolino en est effectivement chargé, au point qu’il faut presser les raisins avec une extrême délicatesse pour ne pas libérer leur amertume dans le vin. Un cépage exigeant, donc, et c’est peut-être ce qui explique son parcours en dents de scie : au début du XXe siècle, le Grignolino comptait parmi les vins les plus prestigieux du Piémont, presque à l’égal du Barolo. Mais entre la difficulté de sa vinification et l’essor de cépages plus faciles à cultiver et à vendre, il a peu à peu perdu du terrain, jusqu’à devenir aujourd’hui l’un de ces trésors qu’il faut savoir chercher.

Cette capacité, une poignée de vignerons a décidé d’en faire une cause commune. En 2016, une dizaine de producteurs du Monferrato se sont réunis au sein de l’Associazione Monferace, avec un objectif simple : redonner au Grignolino la place qu’il occupait autrefois parmi les grands vins de garde, avant d’être réduit, dans l’esprit du public, à un vin léger à boire jeune. Le nom qu’ils ont choisi n’est pas un hasard marketing : « Monferace » est l’ancien nom du Monferrato, attesté dès 1550, qui signifiait « collines généreuses ». Pour porter ce nom sur l’étiquette, un vin doit répondre à un cahier des charges strict — Grignolino en pureté à 100 %, élevé au moins quarante mois dont vingt-quatre en bois, rendements plafonnés, et validation par une commission de dégustation à l’aveugle, millésime après millésime. Une poignée de domaines seulement en font partie, pour une production confidentielle.

Le roi déchu : comment le Grignolino a perdu sa couronne

On a du mal à l’imaginer aujourd’hui, tant le Grignolino reste méconnu hors du Piémont, mais ce vin a longtemps surpassé le Barolo lui-même. Au début du XXe siècle, sous le Royaume de Savoie, deux vins seulement incarnaient l’excellence piémontaise : le Barolo, et le Grignolino — considéré comme le vin des rois d’Italie. Il coûtait même plus cher que le Barolo, tant il était précieux. Ce n’est pas un hasard de parenté : le Grignolino est génétiquement apparenté au Nebbiolo, presque son petit-fils, comme me l’a expliqué Jessica, représentante de la Tenuta Santa Caterina, membre fondateur de l’association Monferace, lors de ma visite.

Alors comment expliquer que l’un soit devenu une star mondiale et l’autre un quasi-inconnu ? La réponse tient moins au raisin qu’à l’histoire économique de la région. Après la Seconde Guerre mondiale, un certain monsieur Ferrero installe son usine à Alba, au cœur du pays du Barolo et du Barbaresco. Toute une économie se construit autour : les paysans restent sur place, trouvent du travail dans l’orbite de l’entreprise, et la zone tout entière gagne en importance — entraînant avec elle la réputation et la qualité des vins de Nebbiolo. Rien de tel ne se produit dans le Monferrato, resté une terre rurale : les jeunes générations partent travailler à Milan ou à Turin, ne laissant sur place que les anciens pour s’occuper des vignes.

À cela s’ajoute un handicap propre au cépage : le Grignolino est réputé difficile et peu fiable à cultiver, loin de la générosité et de la régularité de la Barbera. Beaucoup de vignerons ont alors préféré arracher leurs pieds de Grignolino pour planter de la Barbera, plus simple et plus rentable. Le vin des rois est ainsi devenu, en quelques décennies, un produit de qualité incertaine, vendu au rabais.

Dernière curiosité : le Grignolino est si lié à son terroir qu’on ne le trouve presque nulle part ailleurs dans le monde — à une exception près, aussi inattendue que minuscule. Au début du siècle dernier, des émigrés piémontais ont emporté quelques pieds jusqu’à Napa Valley, en Californie, où une poignée de vignes survit encore aujourd’hui. Un clin d’œil improbable à l’autre bout du monde, pour un cépage que son propre pays avait presque oublié.

Grignolino d’Asti DOC 2025 – Franco Roero 

Grignolino d’Asti DOC, 100 % Grignolino, issu des vignes du domaine familial à Montegrosso d’Asti, en sols argileux et très calcaires. Le domaine y cultive la vigne depuis 1894 : c’est sur la colline de Zucchetto que l’arrière-grand-père a acheté ses premières parcelles. Vinification en cuves inox à température contrôlée, puis élevage de trois mois en inox, sans bois.

Grignolino DOC, « Arlandino » 2025 & « Monferace » 2020 — Tenuta Santa Caterina 

Deux visages du même cépage, par le même domaine de Grazzano Badoglio. L’Arlandino est vinifié en cuve inox, sans passage en bois : robe pâle et translucide, pensé pour la jeunesse et la pureté du fruit. Le Monferace Riserva 2020, à l’inverse, porte le label de l’association du même nom : ici élevage de 40 mois dont 30 sous bois, sur un millésime 2020 chaud et concentré.

Grignolino d’Asti DOC 2025 « Il Grignolino » — Gianni Doglia  

Grignolino cultivé sur sols calcaro-argileux, en Guyot, sans irrigation et avec des rendements bas. Après égrappage et foulage, le moût macère cinq jours sur les peaux, puis le vin est soutiré et élevé six mois en cuve inox, sans bois. Le millésime 2025 a connu un printemps humide, des nuits fraîches et des rendements réduits, qui ont donné de petites baies concentrées.

Le Ruchè — le trésor discret de Castagnole.

Autochtone de Castagnole Monferrato et de quelques communes voisines, il prospère sur des sols calcaires secs, très ensoleillés. Il a failli disparaître : dans les années 1960, un curé, Don Giacomo Cauda, récupère des vignes à l’abandon et relance un vin qui connaîtra un beau succès. DOC en 1987, le Ruchè accède à la DOCG en 2010, une petite appellation, limitée à quelques communes, qui produit aujourd’hui environ un million de bouteilles. Le nez est intense, floral et épicé, la bouche sèche, harmonieuse et souple.

L'histoire du Ruchè

L’origine du Ruchè reste, encore aujourd’hui, enveloppée de mystère. La légende la plus répandue veut que ce soient des moines cisterciens venus de Bourgogne qui l’aient apporté au Piémont dès le XIIe siècle, en le plantant près d’un couvent bénédictin dédié à Saint Roch — aujourd’hui disparu — non loin de Castagnole Monferrato. C’est d’ailleurs de ce saint que viendrait le nom « Ruché ». Une autre piste, plus terre-à-terre, le fait dériver du piémontais roche, qui désigne les vignes plantées sur les coteaux les plus escarpés et perchés du Monferrato.

Mais une analyse ADN menée en 2016 a changé la donne : loin d’être un cépage importé, le Ruchè serait en réalité piémontais à cent pour cent, génétiquement proche de deux variétés du nord de l’Italie — la Croatina et la Malvasia aromatique de Parme, aujourd’hui éteinte. La belle légende des moines bourguignons n’aurait donc aucun fondement génétique.

Ce qui est certain, en revanche, c’est son sauvetage. Jusqu’aux années 1960, le Ruché n’était qu’un cépage secondaire, tout juste bon à faire du raisin de table ou du vin d’assemblage. C’est un curé, Don Giacomo Cauda, arrivé comme prêtre à Castagnole Monferrato, qui change son destin : en charge d’un petit vignoble paroissial planté de dix rangs de Ruchè, il s’obstine à croire au potentiel du cépage et se met à le vinifier sérieusement. Avec le soutien de la maire du village, Livia Bianco, et d’une institutrice, Romana Valenzano, cette obstination porte ses fruits : le Ruchè obtient sa DOC en 1987, puis, consécration suprême, la DOCG en 2010 — la plus petite appellation de ce rang en Piémont, à peine 110 hectares, répartis sur sept communes seulement.

Aujourd’hui encore, son nom reste disputé : une véritable « guerre du Ruchè » a récemment opposé producteurs et commune autour de son usage. Le signe, s’il en fallait un, qu’un cépage sauvé de l’oubli par un curé obstiné est devenu, cinquante ans plus tard, un trésor qu’on se dispute.

Ruchè di Castagnole Monferrato DOCG 2025  « 4 Sorelle » — Bersano 


Cuvée dédiée aux quatre propriétaires de la maison Bersano. Vignes de Castagnole Monferrato (lieu-dit San Pietro Realto), sols argilo-limoneux et sableux. Vinification par macération des peaux en cuves inox automatiques, avec remontages et oxygénations répétés, suivie d’un élevage court de deux mois en cuve, sur lies fines, pour favoriser la fermentation malolactique.

Ruchè di Castagnole Monferrato DOCG 2025 « Il Ruché »  —  Gianni Doglia, 

Ruchè sur sols calcaro-argileux, vendangé à la main à la mi-septembre. Après égrappage et foulage, la fermentation s’accompagne d’une macération d’environ dix à douze jours. Le vin repose ensuite six mois en cuve inox, sans bois. La parcelle couvre environ un hectare, pour une production confidentielle.

Ruchè di Castagnole Monferrato DOCG 2021 « Gli amis » Reserva – La Miraja

Domaine installé dans le château médiéval de Castagnole Monferrato (arsenal du XIe siècle devenu cave au XVe). Eugenio Gatti, septième génération, cultive moins de 4 hectares en bio, à la main. La Riserva vient des deux plus vieilles parcelles (plantées en 1971). Elle est élevée 24 mois en tonneaux de 500 L de chêne français usagés, puis trois mois en bouteille. 

Ruchè di Castagnole Monferrato DOCG 2023 « Riserva Il Fondatore » — Montalbera 

Cuvée de prestige dédiée au grand-père fondateur de la maison, qui produit à elle seule environ 60 % du Ruché mondial. Pensée pour la garde, plus structurée et complexe que la cuvée classique.

Cinq curiosités à ne pas manquer

Si Barbera, Grignolino et Ruchè sont les trois piliers de ma découverte, cinq autres cépages méritent une mention à part — plus rares encore, mais tout aussi révélateurs de la richesse du Monferrato.

Première surprise, et pas des moindres : le Nebbiolo. Oui, le cépage du Barolo et du Barbaresco a aussi sa petite enclave dans le Monferrato. À Albugnano, point culminant de la région à 549 mètres d’altitude, une poignée de vignerons défend depuis 2017 une appellation minuscule — moins de 50 hectares — sous le nom, justement, d’« Albugnano 549 ». Le Nebbiolo y est cultivé depuis le XVIIIe siècle au moins, sur les terres blanches qui entourent la splendide abbaye romane de Vezzolano, mentionnée dès 1148. Il y prend un visage différent de celui des Langhe voisines : plus svelte, plus tendu, les tanins plus sages. Anecdote amusante, glanée en chemin : en 1868, c’est une version effervescente du Nebbiolo d’Albugnano qui avait été primée lors d’une exposition viticole à Asti — bien avant que quiconque ne pense à faire des bulles avec ce cépage ailleurs en Italie.

La Freisa, ensuite : un cépage ancien de la région d’Asti, qui n’a pas toujours été le rouge sec qu’on connaît, puisque la tradition rurale en faisait un vin doux pour accompagner les desserts aux fruits. Aujourd’hui, la Freisa d’Asti DOC se décline en styles très différents, avec ou sans élevage en fût, sec ou légèrement pétillant, et la mention Superiore suppose une sélection des raisins et au moins un an de cave.

La Malvasia, elle aussi : plus rare encore, elle a sa propre appellation, la DOC Malvasia di Castelnuovo Don Bosco, qui exige 85 à 100 % de Malvasia di Schierano et/ou de Malvasia nera lunga. Chez Cascina Gilli, j’en ai goûté une version rouge, douce et perlante, à seulement 5,5 % d’alcool : un style aromatique qui apporte une touche presque exotique au milieu des rouges plus classiques de la région.

Et pour changer de couleur, le Timorasso : un cépage blanc autochtone longtemps délaissé, sauvé de l’oubli par une poignée de vignerons passionnés, et aujourd’hui reconnu comme l’un des grands blancs de garde du Piémont. Vif dans sa jeunesse, il développe avec le temps des notes minérales et une matière étonnamment ample — la preuve que le Monferrato ne réserve pas ses surprises qu’aux rouges.

Dernière curiosité, et pas des moindres : l’Albarossa. Ce cépage rouge n’est pas ancestral comme les autres, mais né d’un pari : celui de l’ampélographe Giovanni Dalmasso, qui voulait marier le potentiel qualitatif du Nebbiolo à la vigueur et à la résistance de la Barbera. On a découvert bien plus tard, grâce à l’analyse génétique, que le second parent n’était en réalité pas le Nebbiolo mais le Chatus — un joli rebondissement scientifique. Reste que l’Albarossa a bel et bien hérité des qualités de la Barbera : une maturité tardive et une belle fraîcheur, particulièrement sur les sols calcaires du Monferrato.

Freisa d’Asti Superiore DOC « Arvelé » 2021 — Cascina Gilli


Issu de sélections parcellaires. Vin qui peut être pétillant ou tranquille selon la cuvée — un caractère perlant naturel propre à certaines interprétations de la Freisa.

 Malvasia di Castelnuovo Don Bosco DOC 2025  — Cascina Gilli 


Rouge doux et perlant (5,5° d’alcool), sur l’appellation D.O.C. du même nom — un assemblage rare et historique du Monferrato, à base de Malvasia aromatique.

 Colli Tortonesi DOC Timorasso 2025 « Calypsos »  — Montalbera


Issu des Colli Tortonesi, à la lisière du Monferrato. Cépage à la productivité faible et irrégulière, longtemps sacrifié après le phylloxéra au profit du Cortese — aujourd’hui en pleine renaissance.

Piemonte DOC 2023 « Albarossa » – Marenco


100 % Albarossa, croisement de Chatus (« Nebbiolo de Dronero ») et de Barbera, identifié en 1938 par le professeur Dalmasso. Vignes près de Strevi, à 350 m, en sols blancs marno-calcaires exposés sud-ouest. Fermentation en inox, puis au moins 18 mois d’élevage en fûts de chêne de tailles variées avant la mise en bouteille.

Albugnano Superiore DOC 2023 « Notturno » — Cascina Gilli 


Nebbiolo des collines du Monferrato Astigiano, sur l’appellation D.O.C. Albugnano Superiore — terroir calcaire. Un des Nebbiolo de référence de l’appellation.

Les vins de demain : quand le Monferrato regarde vers l'avenir

Ce qui m’a le plus frappée, au fil de ce voyage, c’est à quel point les vignerons du Monferrato ne vivent pas seulement dans leur passé. Ils travaillent déjà à leurs vins de demain, face au climat comme dans les styles.

Le premier défi, c’est le réchauffement. Il bouleverse la vigne partout : les vendanges avancent, les raisins accumulent plus de sucre, donc plus d’alcool, et perdent de leur acidité, cet équilibre qui donne au vin sa fraîcheur et sa capacité à vieillir. Face à cela, la Barbera dispose d’un atout rare : une acidité naturelle exceptionnellement élevée, la plus marquée de tous les grands cépages piémontais. Ce n’est pas un hasard si elle s’est aussi bien exportée dans des climats chauds, en Californie ou en Argentine. Le Consorzio Barbera d’Asti e Vini del Monferrato ne s’y trompe pas : il pilote aujourd’hui un programme de recherche, baptisé AGEBA, qui recense les vieilles souches préclonales de Barbera pour identifier les plants les mieux armés face au changement climatique. La Barbera n’est pas épargnée par le réchauffement, mais elle part avec une longueur d’avance que peu de cépages peuvent revendiquer.

Cette ouverture au changement n’est pas qu’une affaire de climat : elle est inscrite dans les règles. Depuis 1994, la DOC Piemonte autorise les vins tranquilles, semi-pétillants, mousseux et doux, et elle a récemment accueilli de nouveaux venus, comme l’Albarossa en rosé effervescent. Les vignerons s’en emparent.

Les bulles. Chez Montalbera, j’ai goûté deux mousseux, un Brut Cuvée Rosé et un Extra Dry Cuvée Blanche, élaborés en méthode Martinotti. La vivacité de l’acidité piémontaise trouve là un terrain de jeu naturel, à l’heure où la demande de vins effervescents ne cesse de croître.

Le rosé. Il s’invite lui aussi. Chez Gianni Doglia, « Il Rosé » est un Piemonte DOC [100 % Freisa]. Chez Gianluca Roero, « I Could Have Been a Tough Guy » [rosé de Nebbiolo].

La maturité. Reste la question de la maturité : jusqu’où pousser le raisin, et que faire de ce sucre ? Chez Franco Roero, « Non Piove Più » est une Barbera en vendange tardive. C’est le contraire du réflexe défensif : la Barbera y transforme la surmaturité en style, sans perdre l’acidité qui fait sa signature.

 

Piemonte DOC « Il Rosé » 2025 – Gianni Doglia

Piemonte DOC Rosato, 100 % Freisa. Vendange manuelle, pressurage dès l’arrivée à la cave, 5 heures de contact avec les peaux, fermentation en inox avec levures indigènes seulement.

« I Could Have Been a Tough Guy » 2025 – Gianluca Roero

Piemonte DOC Rosato signé du fils de Franco Roero, à Montegrosso d’Asti. Un rosé issu du cépage Nebbiolo.

 « Cuvée Rosé » Brut & « Cuvée Blanche » Extra Dry – Montalbera

Deux mousseux non millésimés en méthode Martinotti : prise de mousse longue, à basse température, en autoclave, à partir de raisins noirs. Élevage en cuve inox puis en bouteille debout. Le Rosé Brut est à base de Grignolino ; la Blanche est un blanc de noirs de Barbera.

« Tra l’Altro » 2025 – Carussin

Moscato bianco vinifié à sec et tranquille (Moscato bianco di Canelli), à San Marzano Oliveto. Il vient d’un domaine d’environ 19 hectares conduit en bio et biodynamie.

« Non Piove Più » 2021 —Franco Roero

Barbera vendangée tardivement (novembre 2021) sur la colline de Zucchetto, en sols argileux et très calcaires. La Barbera se récolte d’ordinaire fin septembre ou début octobre. Le climat sec permet aujourd’hui de laisser les raisins sur pied bien plus longtemps, ce qui était impossible il y a seulement quelques années. Le nom, « il ne pleut plus », semble faire écho à ce changement climatique. Une cuvée ultra confidentielle d’un unique demi muid

Le Piémont ne se résume pas au Nebbiolo. Le Monferrato est la preuve vivante qu’à côté des grands noms, une région entière cultive patiemment sa propre identité, cépage par cépage, village par village, et qu’elle a, en plus, une vraie longueur d’avance pour affronter les défis de demain.

Cet article est né d’un voyage de presse, « Discovering Monferrato », auquel j’ai été invitée par le Consorzio Barbera d’Asti e Vini del Monferrato. Fondé en 1946, il  fête cette année ses 80 ans. Merci à toute son équipe, à Victoria Bakalinskaya pour sa masterclass, et aux vignerons qui nous ont ouvert leurs caves, dont Cascina Gilli, Tenuta Santa Caterina, Montalbera, Marchesi Incisa della Rocchetta, Gianni Doglia, Bersano, Franco Roero (sur la photo) et Carussin.

Merci aussi à celles et ceux avec qui j’ai parcouru la région : Cindy N’Kele (États-Unis), Akihiko Yamamoto (Japon), Estela Jing Zhang (Chine), Robin G. (Royaume-Uni). Les choix et les avis exprimés ici n’engagent que moi.