Lisbonne 2026 : ce que les épreuves du Meilleur Sommelier du Monde disent de la profession

Lisbonne 2026 : ce que les épreuves du Meilleur Sommelier du Monde disent de la profession

Si le concours du Meilleur Sommelier du Monde représente le meilleur de la profession, alors ses épreuves dessinent un portrait. Nous avons relu celles de Lisbonne en 2026, des quarts de finale à la scène, pour voir ce que l'on attend des meilleurs d'entre nous, et nous nous sommes demandé si ce portrait ressemble vraiment à ce que vivent les sommeliers sur le terrain aujourd'hui.

Des quarts de finale à la scène, les épreuves de Lisbonne 2026 comme miroir de la profession

Les trois finalistes sur la scène du Coliseu dos Recreios, Lisbonne 2026 – Photo © ASI

Chaque édition du concours du Meilleur Sommelier du Monde pose, sans le dire, une question : à quoi doit ressembler le meilleur d’entre nous ? Quelles sont les exigences du métier aujourd’hui ? Les épreuves sont la réponse de l’ASI. À Lisbonne, en octobre 2026, elles font apparaître un profil que nous allons détailler ici. Nous avons raconté l’histoire du concours dans un précédent article, qui explique comment la compétition a dessiné les contours du métier et a permis de le sauver. Ici, nous reprenons donc les épreuves comme un miroir de la profession.

Qui donne le la : le comité qui fixe les épreuves

Les épreuves ne tombent pas du ciel. D’après le règlement 2026, c’est le Sommelier Contests Committee (SCC) de l’ASI qui dirige la compétition et fait office de jury pour les trois étapes. Il peut modifier, ajouter ou supprimer des épreuves, et inviter des juges extérieurs (sommellerie, œnologie, cuisine, restauration, presse). Le président de l’ASI et les présidents d’associations nationales peuvent assister à la finale comme invités, mais ne jugent pas.

Le comité est ainsi codirigé par Olivier Poussier (France), Meilleur Sommelier du Monde 2000, et Shinya Tasaki (Japon), Meilleur Sommelier du Monde 1995. Il compte aussi Paolo Basso (Suisse), Meilleur Sommelier du Monde 2013, Markus Del Monego (Allemagne), Meilleur Sommelier du Monde 1998, Serge Dubs (France), Meilleur Sommelier du Monde 1989, Andreas Larsson (Suède), Meilleur Sommelier du Monde 2007, Raimonds Tomsons (Lettonie), Meilleur Sommelier du Monde 2023, Paz Levinson (Argentine), Meilleure Sommelière des Amériques 2015, Véronique Rivest (Canada), Meilleure Sommelière des Amériques 2011, et Heidi Makinen (Finlande), Master of Wine.

Les résultats sont impartiaux mais le comité décide de ce que le meilleur d’entre nous doit savoir faire : ce que l’on mesure devient ce que l’on prépare. Les candidats s’entraînent sur des tâches proches de celles du concours, et les associations nationales bâtissent leurs sélections en regardant les épreuves passées. Au-delà de la compétition, ces juges dessinent donc le profil du sommelier d’aujourd’hui et de demain, et même pour les quatre années qui séparent deux concours. Car les sommeliers qui veulent tendre vers l’excellence prennent ce point comme repère.

Alors reprenons ensemble ce que les jurés ont attendu des candidats lors de la dernière compétition mondiale, en octobre 2026.

Les quarts de finale : l'encyclopédiste et dégustateur aguerri

Quarts de finale : l'épreuve de dégustation – Photo © ASI

Les quarts de finale se tiennent sur deux jours, pour 66 candidats. Le premier jour est écrit ; le second mêle dégustation et service.

Jour 1

  1. Identification écrite (12 min 30) : six boissons à identifier, dont un chenin de Montlouis, un sémillon de la Hunter Valley, un pinotage de Stellenbosch, un Ripasso, un rhum agricole guadeloupéen et un shochu japonais.
  2. Questionnaire de 70 questions de théorie, à l’écrit. L’ASI a publié une sélection de ces questions pour la presse, par thèmes : viticulture, vinification, législation, géographie, culture du vin, autres boissons, boissons sans alcool et tabac. Quelques exemples :
    • associer dix vignobles à leur type de sol (boulbène, kimméridgien, llicorella, albariza…) ;
    • classer dix vignobles par altitude, de la Bolivie à l’Équateur en passant par le Bhoutan, le Tibet et le Népal ;
    • associer les vainqueurs du concours à leur année, de 1969 à 2023 ;
    • donner les unités d’amertume habituelles d’une IPA, le sens de « first flush » pour un Darjeeling ou le format de cigare Culebra.

Le concours demande de tout savoir, et la carte du « tout » est large : de la vinification au cigare, du thé au Cognac. Les questions d’actualité portent sur les sujets du moment : les cépages d’un croisement interspécifique, un nouveau cépage reconnu par l’OIV pour l’Afrique du Sud, ou un produit à base de bactéries découvertes en Antarctique pour protéger la vigne du gel (à la demi-finale).

Jour 2

  1. Décrire et vendre (oral, 2 min) : un Niepoort Dry White Port à décrire, puis à « vendre ».
  2. Service : un Riesling Kabinett de la Nahe présenté à température ambiante, à rafraîchir rapidement. Dans le contexte d’un restaurant portugais, il faut aussi proposer un accord mets et vin.

Photos © ASI

Les demi-finales : le sommelier qui s'adapte

Demi-finales : l'épreuve de dégustation – Photo © ASI

Ce sont les notes obtenues aux quarts de finale, non communiquées, qui décident de l’accès aux demi-finales. Le nombre de qualifiés n’est donc pas fixe. À Lisbonne, 20 candidats (une première) sur 66 sont qualifiés, soit à peu près un tiers. Ils passent ensuite six épreuves :

  1. Questionnaire : 20 questions sur l’actualité du monde du vin, à l’écrit. L’ASI a publié huit des vingt questions du questionnaire. Il s’appuie davantage sur l’actualité du monde du vin et de la gastronomie :
    • En 2026, l’OIV a reconnu un nouveau cépage pour l’Afrique du Sud. Quel est son nom et quelle est son ascendance ?
    • 2026 marque le 90e anniversaire de la plus ancienne AOC de France, située dans le Jura. Comment s’appelle-t-elle ?
    • Quels défis catastrophiques la vallée de l’Okanagan a-t-elle dû surmonter cet été ?
    • Quels sont les trois niveaux géographiques imbriqués sous l’appellation DOCa Rioja, introduits en janvier 2023 ?
    • Le 26 août 2026, une grande figure du monde du vin italien s’est éteinte à 97 ans. De qui s’agit-il ?
    • Des bactéries de l’Antarctique peuvent réduire jusqu’à 80 % les dégâts du gel dans la viticulture. Comment utilise-t-on le produit qui en résulte, appelé Crioprotect ?
    • Quel vin recommanderiez-vous pour le cocktail d’inauguration de l’exposition Napoléon à Sainte-Hélène à la National Portrait Gallery de Londres, et pourquoi ?
    • Quel vin recommanderiez-vous pour accompagner un tempura de crevettes classique, et pourquoi ?
  2. Trois rosés de Champagne : identifier les vins et leur méthode d’élaboration (dont un Rosé des Riceys, vin tranquille).
  3. Dégustation complète (4 min) d’une Syrah californienne.
  4. Trouver les paires à l’aveugle (quatre verres noirs) : un Amontillado avec un brandy de Jerez, un Pineau des Charentes avec un cognac.
  5. Service : un Marsanne australien trop froid, avec des verres sales à repérer.
  6. Santé et vin (oral) : conseiller un client sur des alternatives sans alcool.

Photos © ASI

La finale : précision et sang-froid

La scène de la finale au Coliseu dos Recreios, Lisbonne – Photo © ASI

Sur scène, le concours devient un show : chaque geste du sommelier se joue sous le regard du public.

Lisbonne, 16 octobre 2026. Le Coliseu dos Recreios accueille environ 600 spectateurs, avec une retransmission en direct sur la chaîne YouTube de l’ASI (visionnée 49k fois – la finale 2023 a été visionnée 85k fois). Les trois finalistes sont annoncés : le Norvégien Nikolai Haram Svorte, la Française Pascaline Lepeltier et le Japonais Wataru Iwata. Dix épreuves se succèdent ensuite à un rythme effréné pour chacun des candidats :

  1. La mise en place (4 min) : vérifier le matériel et les vins de l’assistant sommelier, corriger les erreurs et tout expliquer à voix haute.
  2. Le service de l’apéritif (5 min) : trois convives, un vin doux, un saké et un cocktail French 75.
  3. Dégustation à l’aveugle : quatre cépages portugais cultivés ailleurs dans le monde (6 min) : Bastardo en Argentine, Touriga Nacional au Chili, Tinta Barocca en Afrique du Sud, Verdelho en Australie.
  4. Le service au verre : un Brunello au Coravin, un chenin et un champagne. Les défauts repérés ou non à l’épreuve 1 (Coravin sans gaz, bouchon sur le chenin, bulles absentes du champagne et carafe ébréchée) se payaient ici.
  5. Les étiquettes piégées (10 secondes par étiquette) : repérer les erreurs sur des étiquettes de vins doux, sur le thème de l’IA et des fausses étiquettes.
  6. Un grand blanc à l’aveugle (4 min) : un Grüner Veltliner 1999 de Gobelsburg en magnum.
  7. Porto et accord mets-vin (7 min) : servir un Vintage 2003 à table et recommander un plat en accompagnement.
  8. Les bulles du monde (5 min) : un effervescent d’un pays différent pour chaque plat d’un menu portugais en cinq plats.
  9. Trio piémontais (3 min, puis 3 minutes supplémentaires pour décrire) : trois vins à identifier, classer par millésime et décrire les particularités climatiques de chaque année dans la région.
  10. Art et domaines viticoles (10 secondes par image, 9 images) : retrouver le domaine où chacune des neuf œuvres est exposée.

Photos © ASI

À ce niveau de compétence des candidats, ce sont les détails qui font la différence, et une petite erreur peut faire basculer les résultats. Mais jusqu’à quel point le facteur chance est-il important ? L’épreuve de dégustation à l’aveugle des vins issus de cépages portugais plantés dans le monde entier est un bon exemple des limites. Il a été impossible pour les trois candidats de trouver ne serait-ce qu’une bonne réponse lors de cette épreuve. La difficulté est telle que seule la chance peut les départager.

Le profil qui se dessine

Maintenant, je me demande quelles compétences sont nécessaires pour réussir cette compétition, et si elles correspondent aux attentes que l’on a aujourd’hui d’un sommelier sur le terrain.

Si l’on additionne ce que le concours exige, on obtient quelqu’un qui :

  • connaît tout : législation, géographie, histoire, art, biologie, viticulture, œnologie, actualité du monde du vin mais aussi de la gastronomie… ;
  • goûte à l’aveugle, décrit et identifie des vins mais aussi des sakés, des eaux-de-vie… ;
  • connaît les règles de service mais sait aussi faire des cocktails, utiliser les outils d’aujourd’hui (par exemple le Coravin) et faire la démonstration de son geste : décantation, carafage, service au verre ;
  • sait faire des argumentaires commerciaux et associer boisson et gastronomie pour vendre ;
  • sait contrôler un poste de travail : vérifier la mise en place de l’assistant, repérer des verres sales, traquer les erreurs ;
  • s’adapte à un monde qui bouge : sans alcool, cépages résistants, nouvelles appellations, actualités de l’année, intelligence artificielle et fausses étiquettes ;
  • résiste au stress et à l’imprévu. Svorte a dit avoir travaillé avec un psychologue pour gérer l’anxiété liée à ces concours ; Lepeltier s’est préparée comme une athlète, avec du théâtre et un coaching mental.
Pascaline Lepeltier en finale – Photo © ASI

C’est un profil rare. Il est aussi, volontairement, hors norme : un concours mondial doit départager, et pour cela il faut pousser aux limites. Et c’est un profil choisi : celui que dessine, épreuve après épreuve, un comité composé en grande partie d’anciens champions. Mais ce portrait est-il celui du métier tel que le vivent les sommeliers du monde entier, ambassadeurs, vendeurs, gestionnaires, psychologues, à qui l’on demande de faire tourner une cave et une salle dans un secteur sous tension ?

Et plus largement, faut-il que le concours ressemble au terrain, ou qu’il le dépasse ? Un titre mondial est-il fait pour mesurer le quotidien d’une salle, ou pour désigner un sommet, que le métier peut ensuite regarder comme un horizon ? Et si le concours est la vitrine de la profession, que voit-on dans cette vitrine : le sommelier que la salle forme, ou celui que la scène fabrique ?

Et vous, sommelières et sommeliers, que manque-t-il dans ces épreuves pour qu'elles ressemblent à votre quotidien ?

À suivre. Dans les prochains articles, nous essaierons de décortiquer les attentes actuelles de la profession et de définir le rôle qu’occupe cette compétition dans le monde d’aujourd’hui.

Sources : détail des épreuves 2026 (quarts, demi-finale, finale) et questionnaires « version presse » de l’ASI ; ASI, règlement du concours 2026 (articles 7 à 23), pages « About ASI » et « ASI Champions » (consultées le 23 octobre 2026) ; The Buyer, « Behind the scenes at ASI Best Sommelier of the World 2026 » ; Decanter ; Portugal Resident ; note.com (préparation de Pascaline Lepeltier).