Arbois, première AOC de France : l’histoire d’une conquête

Série « Jura, terre d'origines »

Épisode 3 : comment Arbois est devenue, le 15 mai 1936, l'une des toutes premières AOC de France. L'historien Olivier Jacquet raconte une reconnaissance bien plus disputée qu'on ne l'imagine.

« On croit les appellations immuables. L'historien Olivier Jacquet rappelle que celle d'Arbois est née dans les tribunaux, au terme de longues batailles — avant de devenir, en 1936, la première AOC de France. »

15 mai 1936. Ce jour-là, l’appellation d’origine contrôlée Arbois voit le jour — l’une des toutes premières de France, aux côtés de Châteauneuf-du-Pape, Tavel, Cassis, Monbazillac et Cognac. Une date que le vignoble jurassien célèbre cette année pour ses 90 ans. Mais derrière l’évidence de l’anniversaire se cache une histoire bien plus mouvementée, que retrace l’historien Olivier Jacquet, spécialiste des appellations à la Chaire UNESCO « Cultures et Traditions Vitivinicoles » de l’Université de Bourgogne. Car une appellation, rappelle-t-il, n’a rien d’un héritage tombé du ciel : c’est une conquête.

Pourquoi protéger un nom ?

À la fin du 19e siècle, le mot « Arbois » sur une étiquette ne garantit pas grand-chose. La filière est alors dominée par le négoce : ce sont les marchands qui achètent le raisin, assemblent, vinifient et vendent — souvent en mêlant des vins d’origines diverses sous un nom géographique prestigieux. Puis vient le phylloxéra, ce puceron qui ravage le vignoble français à partir des années 1870. La pénurie de raisin pousse aux importations massives et aux fraudes en tout genre. Pour les vignerons qui replantent à grands frais, une nécessité s’impose : protéger collectivement leur nom et leur zone de production contre les usurpations.

C’est ainsi que naît l’idée d’appellation d’origine. Mais le chemin, pour Arbois, sera long.

Une appellation née dans les tribunaux

Avant d’être « contrôlée », Arbois est d’abord une simple appellation d’origine — et il faut aller la conquérir devant les juges. Car à l’époque, une appellation se délimite par voie judiciaire, tribunal après tribunal. Et à Arbois, tout le monde n’est pas d’accord sur les frontières : l’appellation se construit « par truchement de jugements » successifs, comme le raconte Olivier Jacquet. Un premier jugement le 9 juillet 1925, un deuxième le 5 juin 1930, puis un passage devant la Cour de cassation à Besançon, le 15 juillet 1931.

Ces batailles de délimitation, l’historien les compare à « la guerre des boutons » : des querelles de clocher où, dit-il en s’appuyant sur ses recherches, les communes voisines s’affrontaient parfois jusque dans les cours d’école. Délimiter une appellation, c’était décider qui avait le droit d’en porter le nom — et donc d’en vivre. Rien d’étonnant à ce que les passions se déchaînent.

Une reconnaissance patiemment construite

Obtenir l’AOC ne suffisait pourtant pas à séduire les acheteurs, longtemps fidèles aux marques des grands négociants. Il a fallu du temps, et un vrai travail d’accompagnement : les agents de l’INAO venaient jusque dans les chais expliquer aux vignerons comment « tenir leur appellation », car sans le bon degré, sans la bonne acidité, pas de droit au nom d’Arbois. Ces contraintes ont paradoxalement tiré toute la production vers le haut. Et le vignoble n’était pas absent des grandes tables : on retrouve même deux vins d’Arbois sur la carte de la Compagnie Générale Transatlantique en 1951.

Ce que montre l’histoire d’Arbois, conclut Olivier Jacquet, c’est qu’« une appellation n’a jamais cessé d’évoluer, de se réinventer, contrairement à ce qu’on en pense ». Loin d’un monument figé, c’est une construction vivante, disputée, sans cesse remise sur le métier. Une leçon qui résonne particulièrement à l’heure des défis climatiques — et qui, quatre-vingt-dix ans après le décret fondateur, donne tout son sens à l’anniversaire.

Le Biou, l'autre reconnaissance d'Arbois

Quatre-vingt-dix ans après la reconnaissance de son vin, Arbois attend une autre consécration — culturelle cette fois. Le Biou, cette fête vigneronne où une grappe géante est portée en procession à travers la ville jusqu’à l’église Saint-Just, puis bénie chaque premier dimanche de septembre, est candidat à l’inscription au patrimoine culturel immatériel de l’humanité de l’UNESCO. Le cortège de la grappe est documenté à Arbois dès 1665. Inscrite à l’inventaire national français depuis 2013, portée par la Ville et la Société de Viticulture et d’Horticulture d’Arbois, la candidature a été retenue par le ministère de la Culture en 2024 et déposée à l’UNESCO en mars 2025. La décision sera rendue fin 2026, lors de la session du Comité intergouvernemental à Xiamen, en Chine. Si le décret de 1936 a protégé le vin d’Arbois, c’est aujourd’hui la tradition qui le célèbre qui pourrait entrer au patrimoine de l’humanité.

Comment ce système d’appellations s’est imposé dans toute la France, et comment il a transformé jusqu’à notre façon de goûter le vin, fera l’objet d’une prochaine série.

Propos recueillis lors d’une conférence d’Olivier Jacquet, historien à la Chaire UNESCO « Cultures et Traditions Vitivinicoles » de l’Université de Bourgogne, auteur de « Le goût des vins d’origine : genèse, construction et triomphe des AOC au XXe siècle » (2024). Citations légèrement adaptées de l’oral pour la lisibilité.